Cloud Atlas de Lana & Andy Wachowski & Tom Tykwer
(2012)

Tout commence par un plan. L'étendue du cosmos qui s'ouvre au spectateur, le remettant à sa place en tant que simple être humain dans un univers qu'il ne peut contrôler et dans lequel sa vie paraît sans véritable importance. La caméra descend, dévoilant un vieillard à l'allure primitive s'adressant à un interlocuteur mystérieux. Le monologue fait question de plusieurs voix audibles dans les airs, des voix qui ne font qu'une. Une voix différente s'élève, celle de Old Georgie, décrite comme un démon. L'homme propose alors de raconter sa première rencontre avec cet être singulier tout en regardant droit dans les yeux le spectateur. Le quatrième mur est détruit en deux minutes de métrage, le premier plan d'un récit vécu des siècles auparavant apparaît, la musique s'élève. Tom Tykwer et les Wachowski peuvent alors raconter leur histoire à la manière de ce vieil homme, celle de leur vision commune de la condition humaine, de l'identité et des répercussions d'un seul acte à travers les âges.
"While my extensive experience as an editor has led me to a disdain for flashbacks and flash forwards and all such tricksy gimmicks I believe that if you, dear Reader, can extend your patience for just a moment, you will find that there is a Method to this tale of Madness."


Pour aller à la source du projet Cloud Atlas, il faut remonter à l'année 2005. Alors que les Wachowski sont en train de produire le film V For Vendetta et d'aider James McTeigue à le réaliser, l'actrice Natalie Portman conseille à Lana Wachowski un ouvrage qu'elle est en train de lire. Cet ouvrage, c'est Cloud Atlas, et après lecture il devient rapidement un fantasme pour les Wachowski, qui voient en ce récit une formidable histoire à raconter sur grand écran, tant elle rassemble un grand nombre de leurs thématiques. Ayant dans l'idée d'aboutir à un projet commun avec Tom Tykwer depuis leur rencontre sur le tournage de Matrix Reloaded et Matrix Revolutions, les Wachowski attendent la sortie sur les écrans de Speed Racer pour proposer le projet qui est rapidement accepté par le réalisateur allemand. Hélas, le projet est mis en stand-by suite aux réticences de la Warner face à une production aussi risquée et qui, de surcroît, garde en mémoire l'échec financier de Speed Racer. Une négociation est alors proposée : Cloud Atlas sera réalisé par Tom Tykwer (la volonté de réaliser le film à six mains était certainement l'une des volontés les plus appréhendées par le studio), co-produit par les Wachowski, et bénéficiera d'un budget minime, la Warner estimant le projet beaucoup trop risqué pour le soutenir avec un support financier décent. Les Wachowski et Tykwer, insatisfaits, décident de chercher des sources de financement indépendantes pour mettre sur pied leur propre vision de Cloud Atlas, tout en gardant un lien étroit avec la Warner, puisqu'elle distribuera le film sur plusieurs territoires en échange d'une contrepartie financière.
"Our lives are not our own. From womb to tomb, we are bound to others. Past and present. And by each crime and every kindness, we birth our future."


De ce point de départ, Cloud Atlas deviendra finalement la plus grosse production indépendante de l'histoire du cinéma. Non contente d'être un véritable pied-de-nez à Hollywood dans sa recherche de financement, elle l'est aussi dans sa manière de fabrication. Trois réalisateurs, deux équipes de tournages différentes, pas un seul technicien commun entre les deux équipes (y compris pour le poste de directeur de la photographie), une bande-son composée avant même le tournage (manière de procéder de Tom Tykwer depuis ses premiers films) et un casting où chacun joue plusieurs personnages différents, Cloud Atlas est véritablement une œuvre atypique et anti-hollywoodienne dans sa démarche, ce qui en fera véritablement sa force par la suite. Le projet est d'autant plus risqué que le livre de David Mitchell est souvent considéré comme inadaptable à cause de son récit qui condense six histoires différentes sur plusieurs époques, chacune dans des genres extrêmement variés. Les Wachowski et Tykwer décident alors de détruire la construction pyramidale d'origine pour transformer Cloud Atlas en un véritable puzzle choral, pour créer une véritable fluidité, éviter la tendance du film à sketches et surtout livrer non pas six histoires, mais bien un seul film qui se nourrit de ces mêmes histoires.
"I believe there is a another world waiting for us, Sixsmith. A better world. And I'll be waiting for you there"


C'est d'ailleurs véritablement ce qui étonne en premier lieu à la vision de Cloud Atlas. Dès les premières minutes, aucune concession n'est faite au spectateur devant un montage pré-titre ultra-rapide qui donne immédiatement la tendance du montage à venir. Six protagonistes, six époques différentes, le tout présenté en moins de dix minutes de métrage : la folie expérimentale des Wachowski, présente dans chaque pièce de leur filmographie, se retrouve belle et bien ici pour un résultat des plus étonnants. D'un roman dense et labyrinthique, les Wachowski et Tykwer transforment Cloud Atlas en une œuvre cinématographique d'une fluidité hors du commun. Chaque action ou situation n'étant jamais noyé dans la rapidité du montage, ce qui prouve l'existence d'un véritable travail d'écriture titanesque en post-production. Pourtant, Cloud Atlas, à l'instar de la plupart des films des Wachowski (et notamment la trilogie Matrix), ne fait pas partie de ces films dont on ne peut saisir toutes les subtilités à la première vision. Pour comprendre véritablement Cloud Atlas, il faut le décortiquer à l'image près, analyser les raccords et penser chaque acteur et ses différents personnages comme l'évolution d'une seule âme à travers les âges, ce n'est d'ailleurs pas pour rien qu'à deux reprises, des discussions évoquent le karma bouddhiste (thème déjà sous-jacent dans la trilogie Matrix).
"-No matter what you do it will never amount to anything more than a single drop in a limitless ocean.
-What is an ocean but a multitude of drops ? "


Ainsi, la volonté de faire incarner différents personnages par un seul et même acteur découle d'une réflexion purement logique, dans le sens où les mêmes thématiques sont finalement abordées quel que soit le segment. L'exemple de l'évolution des personnages de Tom Hanks est à ce titre la plus intéressante du film, puisque débutant comme le mal incarné, devenant ensuite un manipulateur, trouvant un commencement de rédemption à la rencontre d'une femme qu'il recroisera dans la vie suivante pour enfin devenir l'être tenté par le mal inscrit dans ses gênes (Old Georgie) malgré sa volonté de faire le bien auprès de la même femme qu'auparavant. Le souci du détail est tel qu'il se joue dans le moindre objet d'apparence futile, ainsi la pierre précieuse volée à l'avocat dans le premier segment chronologique, symbole même de la tentation, est retrouvée dans le dernier segment au cou de Zachry, et est même retrouvée à travers un veston arborant la même couleur. De la même manière, un très grand nombre d'autres symboles se retrouvent à travers les segments, que ce soit la statue de porcelaine de Georges terrassant le dragon qui sera littéralement détruite dans un rêve, des lieux-clés qui se retrouveront par la suite (la maison de Vyvyan Ayrs étant la future maison de retraite du segment de Cavendish, deux personnages interprétés par le même acteur), la tâche de naissance en forme de comète visible sur chaque protagoniste de chaque segment (et qui conclura même le film) ou tout simplement la symphonie Cloud Atlas de Frobisher qui trouvera plusieurs répercussions musicales par la suite.
"Fear, belief, love phenomena that determined the course of our lives. These forces begin long before we are born and continue after we perish."
Enfin, comment ne pas faire les liens entre les situations que le film oppose, à l'image de cette traversée d'un pont étroit dans Séoul qui trouvera un lien sur un pont en ruine, un autre pont au-dessus d'un lac et sur le mât d'un bateau en pleine mer, de morts identiques de différents personnages liés (Frobisher et Sixsmith) ou encore de la perte d'un être cher qui permettra, des siècles plus tard, à la sensibilité d'un homme de refaire surface lors d'un interrogatoire où l'amour prend une place prédominante. Les exemples sont nombreux, et en dresser la liste complète serait un travail fastidieux tant les liens se ressentent bien plus sur le plan émotionnel que sur le plan purement intellectuel, et c'est véritablement la force d'un film comme Cloud Atlas, celle de s'adresser avant tout au cœur du spectateur avant de bouleverser son intellect.


Sur le plan de la direction artistique, le film est d'une beauté sans nom. Alors certes, on pourra toujours reprocher à quelques maquillages de ne pas être à la hauteurs des autres (dans le segment de Néo-Séoul, seuls Jim Sturgess et Halle Berry s'en sortent vraiment bien) mais le fait est que le film est tellement extrême et jusqu'au-boutiste dans son concept que le tout fonctionne sans problème à l'écran. Pour une production indépendante à 102 millions, le budget se voit chaque seconde à l'écran, que ce soit lors de plans larges sur l'océan ou sur une course poursuite futuriste le moindre plan est souvent bien plus impressionnant visuellement que la plupart des films hollywoodiens qui coûtent le double du budget. Quand à la composition musicale co-écrite par Tom Tykwer lui-même, elle s'inscrit dans une logique de construction narrative inédite, et là encore le concept fonctionne totalement avec, en prime, quelques thèmes magnifiques qui resteront longtemps en tête après la vision.


Mais si Coud Atlas est aussi marquant dans sa fabrication, c'est avant tout grâce à ses trois réalisateurs derrière le projet. Un trio qui n'a eu de cesse de vouloir repousser les limites du format cinématographique dans leur carrière, chacun à leur manière, et dont la volonté sincère de révolutionner se ressent là encore à chaque séquence. Certes, le film est bien plus posé en terme de réalisation que les précédents opus des Wachowski, mais le choix découle d'une volonté de baser avant tout le récit sur un choix de montage, ce qui permet à la mise en scène dans sa globalité de s'effacer derrière le sujet qu'elle traite, avec de très belles images à l'appui (mention spéciale à la photographie de John Toll dans les séquences post-apocalyptiques). Néanmoins, force est de constater que le film ne manque pas de morceaux de bravoure, dans son montage parallèle bien sur, mais aussi sur des séquences dialoguées (chaque apparition de Old Georgie est mémorable avec une recherche permanente d'un cadre inédit).
Les quelques séquences d'action qui parsèment le métrage ne sont pas en reste, à l'image de ce court combat dans un couloir à un contre trois ou encore cette superbe course-poursuite dans Néo-Séoul, qui mise avant tout sur l'efficacité et sur la lisibilité de la gestion de l'espace filmé.
Tom Hanks, véritable force principale du casting, livre là une de ses prestations les plus marquantes, avec une variété de rôles qui joue en sa faveur et à laquelle il donne une légitimité incroyable (l personnage torturé de Zachry est certainement le meilleur personnage du film dans son ambiguïté). Le reste du casting est tout aussi convaincant, avec Halle Berry souvent méconnaissable, Jim Sturgess excellent, Ben Whishaw émouvant dans le rôle de Frobisher, Hugo Weaving toujours à l'aise lorsqu'il s'agit de jouer le mal incarné, James D'Arcy étonnant dans une séquence clé du film ou encore Doona Bae aussi à l'aise ici que dans ses productions coréennes.


Cloud Atlas, véritable film en marge de l'industrie cinématographique telle qu'on la perçoit, œuvre atypique à l'écriture symphonique qui livre à la fois un message bouleversant sur la condition humaine à travers les âges, mais qui se permet aussi d'être la synthèse de la pensée du cinéma des Wachowski, notamment à travers un monologue qui parle de lui-même. Une future pièce maîtresse du cinéma contemporain et, comme souvent avec les Wachowski, un film en avance sur son temps dans sa manière de penser et de fabrication. Un chef-d’œuvre, ni plus ni moins, qui prouve une nouvelle fois à quel point le duo est encore capable d'aller jusqu'au bout de sa tentative de révolutionner le cinéma en tant qu'instrument de narration. Vivement le prochain.
"All boundaries are conventions, waiting to be transcended. One may transcend any convention, if only one can first conceive of doing so."
NOTE : 10/10